Patrick Berthelon, Musicothérapeute et Psychothérapeute. Président de la Société Française de Musicothérapie et Directeur de l’Atelier de Musicothérapie de Bourgogne, vient de publier, dans le dernier numéro de Musique Thérapie Communication, un article portant sa vision de la musicothérapie, qui circonscrit le rôle et la place du musicothérapeute, et qui met en perspective la musicothérapie et la médiation musicale. Vous pouvez lire cet article en intégralité ci-dessous.
Qu’est-ce que la musicothérapie ?
La musicothérapie est une discipline spécifique qui requiert l’expertise d’un professionnel, musicothérapeute, ayant des compétences psychomusicales élaborées et éprouvées qui lui permettent de traiter les troubles de la communication relationnelle et affective. Cela concerne tout sujet souffrant de désocialisation, de troubles somatiques et d’inconforts, liés à la souffrance physique ou psychique conséquente de pathologies ou de handicaps. Elle peut se pratiquer en prévention, en cours et en post
traitement, de façon complémentaire et/ou interdisciplinaire, lors de prises en charge individuelles ou collectives. Elle aura pour objectif de réhabiliter le patient ou de l’accompagner dans l’accès à ses compétences psychosociales, intersubjectives et intrapsychiques. Le musicothérapeute peut exercer en cabinet libéral ou en institution.
Afin de bien en comprendre ses champs d’application et ses spécificités, il convient d’expliciter les concepts sur lesquels elle s’appuie, ainsi que l’expertise qu’elle requiert pour sa pratique. Nous tenterons dans ce document de rendre accessible les notions théorico-cliniques à un large public, en les illustrant de façon simplifiée et parfois métaphorique.
De la médiation musicale à la musicothérapie
Dans un premier temps, il est important de préciser que par ailleurs, la musique est largement utilisée de façon éclectique dans des domaines ou des disciplines diverses. Certaines professions du domaine social, médico-social ou du soin, peuvent y avoir recours, parfois pour des visées de médiations, de distractions ou d’animations, cependant il ne s’agit ici en aucun cas de musicothérapie. Comme dit plus haut, il convient de rappeler que le musicothérapeute doit être musicien. Cependant, il ne suffit pas de pratiquer d’un instrument de musique auprès de personnes malades ou fragiles pour être un « musicienthérapeute ». Pratiquer une musicothérapie doit effectivement répondre à une indication de soin et être dispensée par un
professionnel, dont les deux caractéristiques principales sont qu’il soit musicien et thérapeute. En effet, outre sa qualité de musicien, le musicothérapeute se doit d’être formé à la psychologie, la psychopathologie et à la compréhension du développement humain, de sa condition psychologique ainsi que son équilibre psychophysiologique. Il doit également être aguerri aux pratiques de parcours de soin et de pluridisciplinarité. Pour répondre à une indication ou une prescription médicale, il doit avoir des compétences développées autour de la spécificité psychothérapeutique de la médiation et de cet objet de médiation à la fois simple et complexe dans son accessibilité. Si la musique semble
avoir un effet positif ou négatif sur la majorité des personnes, il est beaucoup plus délicat de s’interroger sur
les raisons de sa particularité quasi-universelle. La notion de spécificité culturelle relative au patient est un point essentiel pour mener cette thérapie. De façon plus précise effectivement, nous allons essayer d’éclairer les paradigmes spécifiques liés aux éléments musicaux, à leur corrélation avec le développement
psychologique et physiologique de l’humain, ainsi qu’à ses dynamiques psychosomatiques.
L’expertise musicothérapeutique
En quoi ce musicien formé à la thérapie a-t-il développé une expertise musicothérapeutique ? Comment utilise-t-il la musique, non plus comme une production artistique, mais comme un « pont » sensori-sonore, une voie thérapeutique aux sensibilités musiquantes, un objet de soin cherchant à communiquer de façon intrinsèque une voie d’harmonie entre le psychisme et le corps. Pour tenter de comprendre quel « musicant » si particulier est devenu ce musicien formé à la musicothérapie, nous pouvons nous interroger sur les empreintes archaïques liées à sa sensibilité musicale, tout autant que sur le vécu sensori-« musical » éprouvé par ce professionnel dans son développement, son histoire et au sens défini par Rolando Benenzon dans son complexe « Son/être Humain/son ». Ainsi, tout comme le psychanalyste a traversé une
psychanalyse, le musicothérapeute a développé une sensorialité musicale éprouvée, travaillée et analysée dans son rapport à ses archaïsmes profonds. Le niveau musical n’est donc pas le facteur déterminant de sa compétence ! Par ailleurs, celui-ci a dû éprouver une didactique professionnelle solide le confrontant à ses propres limites et aux effets contre-transférentiels. Ce n’est qu’à cette condition et après avoir été diplômé, qu’il peut prétendre dispenser une musicothérapie.
Favoriser la communication
L’humain a un besoin fondamental de communiquer. Il n’existe en qualité de sujet que par la dynamique
relationnelle. La qualité de cette relation s’exprime par les différentes expressions de l’affect. Comme son reflet dans un miroir, celles-ci lui permettent de se situer dans sa propre perception au regard de l’autre et d’adapter si besoin sa posture afin d’ajuster, si tant est qu’il y parvienne, sa congruence narcissique. Cette dimension relationnelle lorsqu’elle est insatisfaite peut le mener à l’isolement, entraîner des conséquences dépressives et à moyens ou longs termes, pathologiques, lorsque celui-ci n’arrive pas ou plus, à se reconnaitre comme élément social. Cela génère des troubles relationnels et affectifs pathogènes qui peuvent avoir de graves conséquences et délégitimer son statut social de sujet.
C’est à cet endroit que les éléments archaïques rythmiques et sonores qui lui ont permis de développer une identité d’être communiquant, pourront être remis en « jeu » pour restaurer son statut de « JE ». Une dynamique régressive, intuitive et accessible pourra reconvoquer le socle de son développement psychoaffectif afin de revisiter les bases de son accordage affectif. Devenir sujet impose un environnement sécure qui permette de créer des conditions favorables à la symbolisation d’un épanouissement gratifiant et reconnu par ses pairs.
La musicothérapie : de la musique ou de ses éléments constitutifs à la communication
Les éléments de toutes formes de communication telles que définies par l’école Palo Alto, s’appuient pour la
plupart sur ce qui, en musicothérapie, est appelé éléments musicaux, ceux-là même qui sont constitutifs de la musique. Il est à noter que la musique s’appuie également sur les éléments conceptuels du développement humain (rythme, son, cycles, mouvements…) et reste un objet de médiation quasi naturel pour exprimer son état d’être. On ne peut ignorer cette attirance autodidactique de l’humain pour la musique (chercher une mélodie « à l’oreille », chantonner …). Le rythme, le son (dont le silence) et l’harmonie qui sont des éléments innés propres au vivant, à différentes espèces et particulièrement à l’Humain, ne pouvaient que lui permettre une prédisposition à la sensibilité musicale. Tout humain venant au monde serait-il musicien ? Ces éléments musicaux sont inscrits dans l’archaïsme de l’homme et deviennent les éléments essentiels médiateurs de la musicothérapie. Le musicothérapeute doit avoir une
profonde connaissance et une sensibilité particulière de la malléabilité de ces différents éléments musicaux, ancrés au plus profond du sujet, pour en proposer un travail « psycho » thérapeutique dont il cherchera à harmoniser la médiation.
Une approche neuroscientifique des effets de la musique
Certaines approches thérapeutiques en musicothérapie vont également favoriser des traitements qui s’appuient principalement sur les caractéristiques physiques du son ou de la musique et leurs effets sur le cerveau humain, afin d’avoir une incidence sur la douleur mais aussi contribuer à une rééducation sensorimotrice, cognitive ou langagière. Ces approches neuroscientifiques – donc moins psychanalytiques ou systémiques – peuvent être, selon les dimensions explorées, très complémentaires de différentes
disciplines comme l’orthophonie, la psychomotricité, l’ergothérapie, la kinésithérapie.
Différentes approches psychothérapeutiques
Dans le cadre d’une musicothérapie, les dynamiques psychosomatiques sont majoritairement les voies
d’investigation, de connexion et d’accordage du sujet à sa condition narcissique. Le musicothérapeute pourra emprunter différentes approches psychothérapeutiques (cognitivo-comportementale, humaniste, systémique ou psychanalytique), qui pourront alors se jouer en « modes » non pas musicaux, mais « musicants », afin de tenter de faire musiquer le sujet dans une tonalité qui lui est propre (vrai-self). De façon métaphorique, nous pourrions le concevoir comme un accordage ou un ré accordage du sujet dans sa
condition psychosomatique et somato-psychique. Lors de séances, des dynamiques psychologiques et
psychothérapeutiques se jouent entre le patient et le thérapeute, dans un espace symbolique qui pourra évoluer vers différentes formes symboliques : intermédiaires, sécures et transitionnelles.
La musicothérapie est donc une discipline spécifique dont « l’instrument » de soin est en tout premier lieu le
musicothérapeute. Les objets de médiation, musiques, instruments, voix et mouvements ne seront que des outils que le « chef d’orchestre » devra exploiter dans toute leur malléabilité.
Un musicothérapeute doit savoir ce qui musique en lui afin de mieux communiquer avec ce qui musique en son patient, il pourra alors lui permettre de se jouer au plus juste !
Références bibliographiques de l’article
BENENZON Rolando. La part oubliée de la personnalité, Éditions De Boeck, 2004
ROUSSILLON René. Manuel des médiations thérapeutiques (Anne Brun, Bernard Chouvier, René Roussillon), Éditions Dunod, 2013
STERN Daniel. Le monde interpersonnel du nourrisson, Edition PUF, Éditions le fil rouge, 1989
STORA Jean-Benjamin. L’Être humain est une unité psychosomatique, Éditions Librinova, 2021
WATZLAWICK Paul, Une logique de la communication, Éditions Points 1967
WINNICOTT Donald Wood. Jeu et réalité Éditions Gallimard, 1975
Bibliographie élargie
BENENZON Rolando, Théorie de la musicothérapie, Éditions Du Non Verbal/A.M.Bx, 1992
BERTHELON Patrick, Musicothérapie en institution gériatrique, Éditions Du Non Verbal/A.M.Bx, 2019
BIGAND Emmanuel, TILLMANN Barbara, La Symphonie Neuronale, Ed. humenSciences
DUCOURNEAU, Éléments de musicothérapie, Éditions Dunod, 3ème édition, 2024
GEBEL Julie, Musicothérapie et Trisomie 21, Éditions du Non Verbal/A.M.Bx, 2015
GUIRAUD CALADOU Jean-Marie, Musicothérapie, paroles des maux, Éditions Van De Velde
HENRY Lise, Musicothérapie en protection de l’enfance, Edition Du Non Verbal/A.M.Bx,
LACROIX Claire, Silences et résonances, Éditions du Non Verbal/A.M.Bx, 2016
LECHEVALIER/PLATEL/EUSTACHE, Le cerveau musicien, Éditions De Boeck Supérieur 2010
LECOURT Edith, La musicothérapie, Découvrir les vertus thérapeutiques de la musique, Édition Eyrolles,
LEREUIL Joël, Musicothérapie, Entre psychanalyse, neuroscience et clinique, Éditions du Non Verbal/A.M.Bx, 2017
SACKS Oliver, Musicophilia, Éditions Seuil
THAUT Michael, Manuel clinique de rééducation par la musique, Ed. de Boeck
VALLÉE Roland, La relation émotionnelle, Éditions Du Non Verbal/A.M.Bx, 2015
VAILLANCOURT Guylaine, Musique, musicothérapie et développement de l’enfant, Éditions de l’Hôpital sainte-Justine
WIGRAM Tony, A Comprehensive Guide to Music Therapy, Jessica Kingsley Publishers
Revues
La revue Française de Musicothérapie, éditée par l’association
Française de Musicothérapie (AFM).
Musique-Thérapie-Communication, éditée par l’Atelier de
musicothérapie de Bordeaux.
A noter : La revue Musique Thérapie Communication est en libre accès pour la adhérents à la Société Française de Musicothérapie.
.
.
.
